retour Accueil George-Daniel de Monfreid (1856-1929)

George-Daniel de Monfreid (George *1, Daniel ou Geo) est le père de l'écrivain aventurier Henry de Monfreid. Assez méconnu du grand public, il était l'ami et le Confident de Gauguin, mais aussi de grands artistes tel que Maillol, Terrus, Violet... Artiste peintre, il a été un des acteurs des grands mouvements artistiques de la fin du XIXème siècle. Sans problèmes d'argents, il ne cherchait pas à vendre ses oeuvres, il peignait pour lui et pour ses amis, ce qui ne l'empêchait pas de participer à de grandes expositions. Il avait d'autres talents mais nous en reparlerons plus loin. N'étant pas spécialiste de la peinture, j'ai préféré reproduire un article écrit en 1961 par un artiste de la région du Conflent (Pyrénées-Orientales).

Ex libris G. Daniel de Monfreid
Ex libris G. Daniel de Monfreid (© collection privée)
en couverture de la revue Conflent N°21 (mai-juin 1964)

Le peintre de Saint-Clément

Depuis le Romantisme, l'histoire de la peinture connaît ses heures les plus fécondes et aussi les plus émouvantes.

Parallèlement aux grands mouvements sociologiques où l'homme tente de se libérer des forces qui l'oppressent et, bien souvent, l'exploitent, l'artiste-peintre poursuit son propre combat pour se soustraire à la tyrannie des écoles officielles. Il affirme son droit à la liberté, en ce qui concerne sa conception de l'oeuvre d'art et du choix des moyens qui lui permettent d'atteindre le but recherché. Abandonné par son ancienne clientèle qui n'apprécie pas sa nouvelle manière, il recherche l'approbation du critique et du collectionneur sensibles à son talent.

Déjà en 1855, Courbet, en signe de protestation contre le parti pris des jurys, présente sa propre exposition. Manet suit son exemple en 1867 et, en 1874, la première exposition des Impressionnistes cause un scandale sans précédent ; après mille difficultés, ceux-ci parviennent à s'imposer.

Trop dissemblables d'origine, de tempérament, de formation et de goûts pour rester groupés dans une même école, ils reprennent vite leur indépendance. Leur union, si nécessaire pour faire triompher leur idéal, était désormais inutile.

Certains, comme Manet, pousseront l'impressionnisme jusqu'à ses limites, d'autres, à la personnalité plus ardente, chercheront de nouveaux moyens d'expression et c'est de l 'oeuvre de ceux-ci que découleront toutes les écoles modernes. Ces peintres ont pour nom : Van Gogh, Cézanne et Gauguin, qui fut l'ami de Daniel de Monfreid.

Georges-Daniel de Monfreid avait sept ans en 1863 lorsque sa mère fit l'acquisition d'une modeste ferme sise dans la vallée du Cady à quelques minutes de Corneilla-de-Conflent. De rapides transformations en firent le domaine Saint-Clément que nous connaissons aujourd'hui.

C'est dans cette vaste demeure que l'enfant vécut quelques années avant de poursuivre ses études à Genève et dans différentes villes du midi de la France. Le site enchanteur face au majestueux Canigou, le climat très doux, les vertes frondaisons où il aimait jouer, il ne les oublia jamais, et il y revint fréquemment pour de longs séjours avant de s'y fixer définitivement.

Attiré depuis son plus jeune âge par le dessin, il rejoignit Paris sitôt ses études terminées, et fréquenta l'Académie Julian. Mais une autre passion se partageait son coeur, la passion de la mer. Aussi délaissait-il souvent les ateliers de peinture pour naviguer à bord de son petit yacht le long des côtes d'Espagne. C'est avec lui que son fils Henry qui allait devenir le célèbre écrivain de l'aventure maritime, accomplit, à peine âgé de trois ans, sa première traversée vers les terres d'Afrique.

Mais un événement extraordinaire allait influencer toute sa vie future. Ce fut sa rencontre avec Gauguin. Une page de son carnet de notes retrace cette première entrevue chez Schuffenecker : « Je rencontrais cette étrange figure d'artiste, qui d'abord me fut peu sympathique... Ses oeuvres furent pour moi une révélation je compris ce que Gauguin cherchait, et, du même coup, je pressentis la fausseté de tout ce qu'on m'avait appris sur l'art. Les propos qui m'avaient semblé des paradoxes devinrent des préceptes que je trouvais alors d'une simplicité toute évidente. »

Comme on le voit, Monfreid fut impressionné par la personnalité du peintre de Tahiti, et il en épousa toutes les théories sur l'esthétique.

On aurait pu craindre que la grande admiration qu'il lui portait ne fût néfaste à l'épanouissement de son propre talent, et qu'il pût en naître un complexe d'infériorité. D'autre part, il ne devait pas être facile d'être l'ami et le confident d'un homme tel que Gauguin, absolu dans ses théories, fantasque dans ses décisions, souvent incompris de ses rares amis.

Ses séjours dans la capitale au moment où s'affirmait les impressionnistes firent de lui un adepte de cette technique. Mais si cette vision de la nature est possible dans l'Ile de France, elle ne l'est plus sitôt que l'on retrouve les paysages du Conflent. Et, nous l'avons dit, Monfreid faisait de longs séjours à Saint-Clément pour y peindre. Ici nul brouillard ne vient dissocier le rayon lumineux. C'est le domaine de la couleur pure, des plans nettement délimités, d'un horizon restreint. Le ciel y est limpide, le contraste violent.

Ces caractères agissent peut-être inconsciemment sur l'artiste. L'exemple le plus frappant est celui des cubistes. Dans leur première manière dite analytique, sous le ciel sombre de Paris, ils n'utilisèrent que des gris. Par contre sous le ciel lumineux de Céret ils emploient à nouveau la couleur, dans une deuxième manière qui sera synthétique. Monfreid subit aussi cette influence durant ses longs séjours au pied du Canigou, et modifie sa manière impressionniste. Tout comme Cézanne sous le ciel de Provence, il appuie davantage sur la composition et sur la délimitation des plans colorés. Sa peinture y gagne en puissance bien qu'il s'en dégage toujours une impression de sérénité et de poésie.

Malgré la grande fascination que l'oeuvre de Gauguin exerçait sur Monfreid, elle n'influença que très peu sa manière. Tout au plus, dans quelques natures mortes, il porta l'accent sur le caractère décoratif du sujet, en faisant jouer, admirablement il est vrai, les arabesques d'un vase de fleurs, avec la ligne baroque d'un motif de tapisserie. Comme son célèbre ami, il utilisait la touche oblique et traitait pareillement les fonds.

Dans ses bois par contre, il serra parfois de très près la manière de Gauguin, et ceux qu'il grava pour illustrer les cahiers de Noa-Noa pourraient être signés par l'auteur du texte.

A partir de 1900, Monfreid fait des séjours de plus en plus longs dans le Conflent. Il partage son temps entre la peinture, les amis, et aussi la défense des intérêts de Gauguin qui vient de mourir dans son île lointaine.

Héritier de ses oeuvres qu'il a en dépôt chez lui, il les remet à Madame Gauguin qui fera plus tard un long séjour à Saint-Clément.

Que dire des amis qui fréquentèrent l'atelier ou le ménage de Monfreid ? Ils furent si nombreux ceux qui firent appel à son amitié et bien souvent à sa bourse !

L'ami de toujours fut Maillol, le grand Maillol qui cherchera sa voie pendant plus de vingt ans à travers la peinture, la tapisserie et enfin la sculpture.

A Paris, Monfreid fréquenta Eugène Monfort, Charles Morice, Lafarge, Ségalen et même Verlaine. Il était très lié avec le peintre Schuffenecker, rendu célèbre par le tableau que Gauguin fit de sa famille.

A Saint-Clément ce fut surtout le peintre Louis Bausil qui fut son ami intime. Déodat de Séverac, mobilisé à Prades en 1914, vint plus tard se joindre au groupe. Gustave Violet, au talent désintéressé, était souvent à Saint-Clément.

Georges-Daniel de Monfreid mourut en 1929, victime d'un accident stupide. Dix ans après, la galerie Charpentier consacrait son talent par une belle exposition où figuraient une centaine de ses oeuvres. Dans un angle de la galerie était reconstitué l'atelier du peintre, où par modestie Monfreid dissimulait ses toiles derrière des tapisseries pour ne laisser apercevoir que celles de Gauguin.

Aujourd'hui, Madame Huc de Monfreid, fille du peintre, habite toujours le domaine de Saint-Clément qu'elle ouvre largement aux musiciens, qui, chaque année, viennent jouer auprès du Maître Pau Casals.

M. Horszowski, le célèbre pianiste ami du Maître Pau Casals, ne manque pas d'y faire de longs séjours. Cette année encore, après une grave opération, il quitta les Etats-Unis pour passer sa convalescence à Saint-Clément.

Madame Huc de Monfreid a gardé intact l'atelier et à la place d'honneur on peut admirer une oeuvre monumentale modelée dans l'argile, qu'elle a l'intention de faire réaliser en céramique pour l'offrir à un monastère voisin, peut-être Saint-Michel-de-Cuxa.

Daniel de Monfreid ne fut pas uniquement regretté comme peintre, car de lui ses amis ont pu dire : « Il n'était pas seulement l'ami de Gauguin. Il était l'Amitié ».

François BRANGER *2

Revue CONFLENT *3 N°1 - janvier-février 1961 (repris dans la revue N°165 - mai-juin 1990)

Depuis cet article bien des choses ont changé : Agnès Huc de Monfreid et son demi-frère Henri, nous ont quittés ; le domaine de Saint-Clément est bien solitaire ; la sculpture du calvaire pose au-dessus de l'autel de la chapelle Notre-Dame du Paradis, place George-Daniel de Monfreid à Vernet-les-Bains (Pyrénées-Orientales)...


Biographies George-Daniel de Monfreid

Les biographies sur George-Daniel de Monfreid étaient assez rares et souvent anciennes et épuisées. En 2003 est sorti un magnifique ouvrage “ GEORGE-DANIEL DE MONFREID - LE CONFIDENT DE GAUGUIN ”, (Aude Pessey-Lux, Jean Lepage), Somogy éditions d'Art (épuisé) avec de nombreuses photos d'oeuvres, une biographie et un essai de catalogue raisonné. En 2016 est sorti un second ouvrage, écrit par un arrière-petit-fils de George-Daniel (et sa fille) à partir des carnets de l'artistes, “ GEORGE DANIEL DE MONFREID - ARTISTE ET CONFIDENT DE GAUGUIN ”, (Marc Latham, Laure Latham), Les éditions de l?officine.
Parmi les ouvrages de référence, je citerais :
- “ De Maillol et Codet à Segalen, LES AMITIES de Georges-Daniel DE MONFREID et ses reliques de Gauguin ”, (Jean LOIZE, 1951),
- “ Paul GAUGUIN, G. D. de MONFREID et leurs amis ”, (Dr René PUIG) Editions de “ La Tramontane ” (1958),
- “ Georges-Daniel DE MONFREID ”, N°165 de la revue Conflent, (mai-juin 1990),
- “ 1894~1908 Le Roussillon à l'origine de l'art moderne ”, exposition Perpignan 1998 (Marie-Claude Valaison, Jean-Pierre Barou), Indigène Éditions (07/1998).
On peut aussi ajouter les récits autobiographiques d'Henry de Monfreid : la série “ l'Envers de l'Aventure ”, “ le Feu de Saint-Elme ou Mes Vies d'aventures ” ; la correspondance entre Henry et son père (1911-1921), ainsi que la correspondance entre Gauguin et George-Daniel...


(*1) George est supposé de nationalité américaine, d'où l'absence de “ s ” à la fin de son prénom.

(*2) François BRANGER (1912-1994) : né à Prades dans les Pyrénées-Orientales, François Branger a séjourné à Paris de 1928 à 1948. Il fréquente les ateliers de Montparnasse et consacre ses loisirs à la visite des musées et galeries d'art. De retour au pays natal en 1948, il ouvre son atelier. Il participe à de nombreuses exposition de groupe : une vue d'Eus est acquise par la ville de Paris, une autre obtient le 1er prix de la galerie des Genêts à Paris. Ses tableaux sont accrochés aux cimaises des salons de banques suisses. François Branger est un admirateur de Cézanne, Bonnard et des impressionnistes, comme eux il aime peindre sur le motif. François Branger peintre catalan, on pourrait même dire peintre pradéen tant l'oeuvre est enracinée dans son Conflent natal. Paysagiste délicat et attentif, il fût aussi le peintre des musiciens, réalisant notamment de nombreux portraits du Maître Pau Casals, figure emblématique de Prades.

(*3) Conflent est une revue bimestrielle régionale, fondée à Prades en 1961 par Robert Lapassat, professeur de Lettres classiques et par la suite directeur du collège Gustave Violet à Prades. Elle aborde les sujets historiques, le patrimoine, mais aussi les artistes locaux. François Branger en est le directeur artistique. La parution de cette revue s'est arrêtée en 1999 après la disparition des principaux rédacteurs.


Suite vers : Georges-Daniel de Monfreid, par Maurice Denis (1938)

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