retour Accueil Henri de Monfreid à Fécamp (1907-1909)

Vue générale
Vue générale de Fécamp.
© collection Lucien V.
Vers 1906/1907, Henri de Monfreid est responsable de la production de crème en Normandie pour le compte de la Société Laitière Maggi (SLM). Il a vingt huit ans, fils d'une famille aisée. Il n'est pas encore l'aventurier ou l'écrivain que l'on connaït aujourd'hui. Il habite Paris et parcourt la Haute Normandie, principalement à partir d'Yvetot où est située une des laiteries de la compagnie. Il visite les différents dépôts situés dans la région. Cela fait à peu près cinq ans qu'il travaille dans cette société.
C'est lors de ces tournées qu'il reprend contact avec la mer qui a bercé son enfance à La Franqui, petite station balnéaire de la Méditerranée. Il décide de s'installer près du port de Fécamp.

“ Dans mes tournées à travers le pays de Caux, ce verdoyant plateau, j'aperçus la mer dans l'échancrure d'une vallée, aussitôt je vins au bord de la falaise contempler les eaux verdâtres de la Manche.
Je m'arrêtai longtemps à écouter le ressac en suivant des yeux les traînées d'écume que le jusant emporte au large, avec les barques de pêche aux voiles tannées, couleur de feuille morte.
Cette bouffée d'air marin éveilla tout à coup une impérieuse nostalgie. La voix de la mer m'appelait, comme le chant des sirènes.
Le soir j'allai coucher à Fécamp.
La vie maritime de ce petit port de pêche, son odeur de goudron et les relents des usines de salage achevèrent de me détacher de la vie parisienne ; c'est là qu'il me fallait vivre. ”

Quand on se rend à Fécamp aujourd'hui, on a du mal à imaginer l'animation qui y régnait vers 1900. C'était un des grands ports pour la pêche à Terre-Neuve. Entre deux campagnes, de nombreux navires (grands voiliers) étaient à quai : beaucoup d'animation en hommes, en matériels et en marchandises...


Quai Guy de Maupassant
C'est dans une de ces maisons que la famille habitait. On notera l'animation...
Au centre on aperçoit la sortie du port et à gauche la passerelle Botton.
© collection Lucien V. (voir autres vues)
Une fois rentré à Paris, il obtient de Julius Maggi de s'installer en Normandie pour produire un beurre de qualité. Jusque là, c'est la crème qui était ramassée dans la région et envoyée vers Paris pour produire le beurre ; là, il produira sur place.
Il loue une maison sur le port au 104 quai Guy de Maupassant, à deux pas de la maison où, selon les gens du pays, serait né Maupassant. Il fait venir sa compagne Lucie Dauvergne et ses deux enfants, Lucien (né en 1900) et Marcel (né en 1906).
Ce n'est pas l'écrivain qui nous donne cette adresse, elle figure sur au moins trois documents : le premier en provenance de Fécamp, nous en reparlerons plus loin ; le deuxième, un acte notarié melunais ; le troisième, l'annuaire téléphonique de 1907 :

Monfreid (de) ; 104 Quai Guy de Maupassant ; Fécamp ;
Société Laitière Maggi ; Tél : 1.36
On notera que cet emplacement est très bien situé : en face de la passerelle Botton, qui permettait la traversée du port, pas trop loin de la gare et aux premières loges pour voir les navires entrer ou sortir du port.

“ Je ne pouvais évidemment continuer à faire ainsi du beurre chez moi, en chambre. J'installai donc à quelque distance de Fécamp une petite usine modèle où je mis François comme chef de dépôt, avec sa femme et son chien.
C'était un vieux moulin, depuis longtemps abandonné au fond d'une petite vallée étroite, une gorge plutôt. La roue était pourrie, à jamais arrêtée dans un enchevêtrement de ronces. Personne ne passait plus sur le mauvais chemin qui rejoignait la route. Les hommes semblaient fuir cette solitude hallucinante où la vieille bicoque au toit de chaume évoquait des fantômes de légende.
J'avais acheté au Havre une chaudière verticale et un moteur à vapeur du temps de Denis Papin. Mais il tournait. ”


Aujourd'hui, on a oublié le passage de Monfreid et de sa famille à Fécamp et il n'a pas encore été possible de retrouver l'emplacement de la laiterie 1. La plus proche que j'ai pu trouver est celle de Bec-de-Mortagne. Elle pourrait correspondre : c'était une beurrerie modèle en 1908, elle a été Maggi, par contre ce n'est pas un ancien moulin et elle est située à une dizaine de kms...
Laiterie Bec-de-Mortagne
Laiterie du Bec-de-Mortagne
© collection Lucien V. (voir autre vue)
Les moulins sont nombreux dans les vallées de la Valmont (voir vue moulin) et de la Ganzeville. J'ai lancé des “ bouteilles à la mer ” en espérant que quelqu'un du pays trouvera des informations complémentaires. Il serait étonnant qu'on ne trouve rien...
Une fois la beurrerie installée et opérationnelle, Henri n'a plus qu'un rôle de directeur. Il est responsable du dépôt mais ce n'est pas lui qui produit. Il continue à aller, tous les mardis, à Paris pour rendre des comptes lors des comités de direction.
Le reste du temps, il est assez libre et en profite pour naviguer sur un petit bateau de pêche.

“ Je me fixai donc à Fécamp ; je louai une petite maison sur le port et à peine installé j'achetai une barque.
Elle n'était destinée évidemment qu'à d'innocentes promenades le dimanche, mais peu à peu, à cause de l'heure des marées, du vent, ou pour d'autres raisons maritimes, je partis le samedi soir d'abord, puis le vendredi pour ne revenir que le lundi. J'inaugurai en quelque sorte le week-end actuel.
Le père Fromentin, terreneuva retraité, venait avec moi. J'étais déjà assez marin pour me méfier de la mer et de la Manche en particulier avec qui on ne badine pas.
Grâce à l'expérience de ce vieux pêcheur, je m'initiai aux secrets d'une navigation difficile dans ces eaux perfides, alternativement balayées par des courants de plus de quatre nœuds. J'appris à me servir de cette force naturelle pour m'en aller en pleine mer, à plus de trente milles au large et revenir avec le courant inverse à mon point de départ. Enfin j'achetai un vieux moteur d'automobile, je fondis moi-même une hélice en alliage d'imprimerie et réalisai ainsi la navigation mixte. Par temps calme, ma barque filait ses quatre nœuds, ce qui émerveilla la population maritime.
Je fus ainsi un peu précurseur, car beaucoup suivirent mon exemple. ”


Grand Quai
Bateaux de pêche au Grand Quai (Bout-Menteux 2) à Fécamp.
© collection Lucien V. (voir photo de caïque)
On m'a procuré le certificat maritime de ce bateau : le “ Fernand ”, caïque d'1,97 tonneaux, immatriculée en mai 1907 pour la pêche au large, déclarée en avril 1909 pour la plaisance, au nom d'Henri de Monfreid habitant l'adresse citée précédemment, revendue le 9 septembre 1909 à U. (Ursin ?) Mérrienne et son fils (ces derniers étaient propriétaires du café et d'un atelier de salaisons Mérrienne, quai Maupassant), dépecée en 1916.
Comme on peut le constater, la date d'achat présumée est en 1909, ce qui laisserait supposer qu'Henri et sa famille sont arrivés à ce moment là ; sauf s'il a choisi de tricher dans son ouvrage ou qu'il a commencé à utiliser ce bateau avant de l'acheter officiellement. On verra un peu plus loin un détail qui montrerait qu'il était déjà là en 1908...

Les citations ci-dessus sont extraites d'un ouvrage écrit en 1968 : “ l'Escalade ”, 10ème et dernier tome de la série “ l'Envers de l'Aventure ”, qui raconte sa vie entre la naissance de sa grand-mère paternelle et son départ pour l'Afrique en 1911. Cette série n'ayant probablement eu qu'un succès limité, il résumera cette série dans la première partie son dernier ouvrage “ le Feu de Saint-Elme ” (1973), encore édité actuellement sous le titre de “ Mes Vies d'Aventure ”, qui est le récit autobiographique de sa vie.

Comment se termina l'histoire à Fécamp ? Ci-joint cet extrait du “ Feu de Saint-Elme ” :

“ Ecœuré de toutes ces intrigues, et hanté par le désir d'être mon maître, je donnai ma démission... encore une fois !
Je gardai le logement où j'avais installé ma famille a Fécamp, et je crois bien que dès lors, l'appel de la mer me détacha de l'industrie laitière.
Les dundees de pêche et les goélettes partant au printemps pour l'Islande ou Terre-Neuve, n'avaient pas été étrangers à mon besoin d'évasion.
Je me préparais donc à passer l'examen de capitaine au long cours, quand le père Korn, en ce temps-là se disant mon ami, me proposa une petite laiterie au lieu-dit de Trois Moulins, à deux kilomètres de Melun. ”


le Turenne
Le Turenne quittant le port de Fécamp.
© reproduction
Un ancien officier de marine marchande, spécialiste de la littérature maritime, m'a fait part de ses doutes quant à la possibilité que Monfreid aurait pu avoir de passer cet examen, sans aucune expérience de navigation sur un grand voilier...

Il nous parle d'un terre-neuvier qui était resté à quai et qu'il aurait eu l'idée d'acheter : le “ Turenne ”. Après quelques recherches 3, il apparaît qu'il y a bien eu deux Turenne à Fécamp : le 1er n'apparaït plus après 1897, le 2ème vient du Canada et est acheté et rebaptisé par un armateur fécampois en 1899. Si on suit son parcours, on s'aperçoit qu'il reste à quai toute l'année 1908. Il est armé pour Terre-Neuve en 1909 et coulera par voie d'eau en avril 1909. Monfreid apprendra plus tard le sort de ce bateau et s'en inspirera pour son ouvrage “ le naufrageur ” (suite de “ la Triolette ”). Ces deux romans se déroulent bien en Pays de Caux. Ce sont, à ma connaissance, les deux seuls romans se déroulant en France (sauf peut être aussi “ le Naufrage de la Marietta ”)...
On constate, une fois de plus, que son récit est précis. S'il a rêvé en voyant ce bateau à quai, ce ne peut donc être qu'en 1908...


publicité cocose
Publicité d'époque pour la Cocose.
© collection Lucien V.
Pour son séjour à Fécamp, il existe une fin plus rocambolesque qu'il donne dans “ l'Escalade ” mais ne reprend pas dans “ le Feu de Saint-Elme ”. Il aurait fraudé pour faire son beurre en ajoutant de la cocose qui était une sorte de beurre végétal bon marché (sorte de margarine actuelle), élaboré à base de lait de coco. Cela lui permettait d'augmenter le rendement à moindres coûts. Cette fraude aurait été découverte suite à une dénonciation de la part d'un ancien collaborateur. Je vous cite cet extrait où il est encore question de pèche :

“ Armé de charges accablantes le sinistre personnage arriva à l'improviste à Fécamp, chez moi, bien entendu, car la petite beurrerie ne lui disait rien qui vaille à cause de François et de son chien qui lui montrait les crocs.
J'étais justement en mer ce jour-là, parti le matin à la pêche aux maquereaux avec mon embarcation. Lucie le reçut de son mieux, cherchant à excuser mon absence par le mauvais temps qui m'avait empêché de rentrer. Il m'attendit. Rien ne pressait puisqu'il était certain de me tenir à sa merci. Peut-être même rêvait-il de me ramener entre deux gendarmes...
J'arrivai enfin, en tenue de pêcheur, portant avec le jeune Fromentin un grand panier plein de poissons.
De loin je le reconnu et compris que le dernier acte allait se jouer.
M. Laloi était debout, bras croisés, tête haute, appuyé au montant de la porte comme la statue de la Justice. Avec un acerbe sourire et un ton plein de sous-entendus il m'accueillit en ces termes :
— Vous êtes un habile pêcheur, à ce que je vois...
— Merci, pas mal, et vous ?
— ?...
— Oui, je veux dire : que m'apportez-vous dans vos filets si habilement posés ?
Le mauvais sourire s'éteignit alors et M. Laloi, le regard sévère, parla en juge :
— J'ai le regret, monsieur, de n'être point venu jouer une charade, mais simplement pour éclaircir les graves accusations qui pèsent sur vous...
— Au nom de la loi, dis-je, riant de ce mauvais calembour. ”


L'affaire se serait terminée par un arrangement à l'amiable, la société Maggi ayant voulu éviter une publicité mal venue. Il ne faut pas oublier qu'elle utilisait, comme argument publicitaire, la lutte constante contre la fraude qui était assez commune à cette époque dans tous les maillons de cette industrie.

Que penser de cet épisode : fiction, provocation, réalité ? Difficile à dire... Quand on recherche dans les annales judiciaires, on trouve une affaire similaire vers 1907, mais plus bas en Normandie. Si la société Maggi parle bien du passage de Monfreid, elle ne reprend pas cet événement, on s'en doutait un peu...

Pour ma part, la fin qu'il donne dans le “ Feu de Saint-Elme ” me convient mieux...

En septembre 1909, il quitte définitivement Fécamp pour s'installer à la Laiterie de Trois-Moulins.

© Lucien Varlet, septembre 2009

1. M. Yves Duboys-Fresney, membre des “ Amis du Vieux Fécamp et du Pays de Caux ”, mentionnait déjà le passage de l'écrivain et situait la laiterie à Cany, qui est bien un ancien moulin (filature) mais un peu trop loin à mon goût (20 kms).

2. Le Bout-menteux est un mot cauchoix (pays de Caux) qui désigne (si j’ai bien compris) les récits entre marins, mais aussi le coin du port où ont lieu ces discussions. On peut imaginer Henri de Monfreid fréquentant cet endroit.

3. Merci à l'association “ Fécamp  - Terre-Neuve ” pour les informations données sur ce bateau

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